En 1953 le quotidien France Soir de Pierre Lazareff franchit la barre du million d’exemplaires vendus. Le journal conservera jusqu’en avril 1969 la manchette
« Le seul quotidien français vendant plus d’un million »
Il atteindra cependant le record de 2 264 000 exemplaires le 9 novembre 1970 à la mort du général de Gaulle. Je me souviens du France Soir de ces années-là, qui a sans aucun doute participé à mon attirance pour la presse. De chez nous à Lens, enfant, je traversais la place Jean-Jaurès pour y acheter France Soir au kiosque situé entre la quincaillerie Renard et l'Eglise Saint-Léger.
Le kiosquier était un personnage truculent qui avait des idées sur tout et se montrait désireux d'en débattre avec les clients. Je me suis montré assez éclectique dans mes lectures dès l'enfance, et vous n'allez pas le croire, avant l'âge de dix ans j'attendais que mon père ait fini de parcourir Le Monde du jour pour m'en emparer, je suivais en particulier avec passion la guerre d'Indochine puis les "événements" d'Algérie.
Pour l'achat d'un seul exemplaire de France Soir, des 'hebdomadaires Spirou ou Tintin ou du Monde Diplomatique, je pouvais passer jusqu'à une demi heure devant le kiosque à bavarder avec le vendeur. Nous mettions en pause et je m'écartais à l'arrivée des nouveaux clients ; la plupart, pressés ou mal garés, ne restaient qu'un instant.
Le kiosquier n'avait pas de vrai patronyme connu, l'un des copains du quartier (le fils du coiffeur chauve dépositaire des lotions capillaires anti-chute Pétrole Hahn) le nommait Dugommier, par pure méchanceté. Dugommier, lui, n'était pas méchant. La nature l'avait doté d'une taille nettement inférieure à la normale observée dans la population mâle de l'époque. Toute la journée il était perché dans sa guitoune sur une caisse en bois, mais le soir quand il sortait baisser les volets on voyait s'agiter un nain autour du kiosque.
Il me faisait tenir la boutique (faire patienter les acheteurs) le temps d'aller satisfaire un besoin naturel dans quelque bistrot proche. Connaissant ma curiosité naissante pour les femmes, Dugommier me confiait à feuilleter sur place certains magazines en contenant de beaux specimen. D'une visite à l'autre, il avait repéré les bonnes pages pour moi et pouvait me lancer (je me souviens très précisément du trait qui suit) : "Tiens, je t'en ai trouvé une belle dans Ciné Monde paru hier, elle porte un nom prédestiné pour aller au lit : sans drap". Il s'agissait de Sandra Milo dont Wikipedia nous dit : comédienne italienne née à Tunis le 11 mars 1935. Sa sensualité et sa forte personnalité l'imposent à l'écran dans la deuxième moitié des années cinquante. Elle tourne avec Jacques Becker, Roberto Rossellini, Federico Fellini, Antonio Pietrangeli, Dino Risi, Claude Sautet, et parvient à une notoriété internationale.
France Soir de la période Lazareff devait son succès populaire au mélange de grands reportages illustrés et de rubriques légères. Après une double page 2 et 3 signée Joseph Kessel, le lecteur pouvait sauter aux dernières pages pour y suivre les feuilletons en bandes dessinées (souvent avec une dose d'érotisme) intitulés Angélique marquise des anges, Les amours célèbres, Le crime ne paie pas, Chéri-Bibi... il terminait par le Jeu des 7 erreurs.
La publicité de France Soir a toujours représenté un lecteur debout tenant le journal ouvert devant lui. Des panneaux en bois de ce symbole décoraient en PLV les points de vente. Maintenant que France Soir a cessé d'exister en version papier, je me demande comment les publicitaires vont faire pour représenter de façon convaincante un lecteur tenant devant lui un iPad ou une liseuse Kindle ou Kobo. Et comment les kiosquiers bavards vont-ils se débrouiller, quand les journaux seront tous numériques, pour étancher leur soif d'échanges culturels avec les pré-adolescents curieux de lectures diverses et variées qui feront plus tard une carrière dans la communication ?
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